Les inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes sont souvent perçues comme un phénomène appelé à se résorber progressivement. Pourtant, les écarts de rémunération persistent et témoignent de mécanismes structurels, notamment liés à une répartition sexuée des emplois.
Les femmes et les hommes n’exercent en effet pas les mêmes métiers, n’occupent pas les mêmes fonctions et ne bénéficient pas des mêmes statuts professionnels. Cette ségrégation professionnelle contribue à maintenir une polarisation durable du marché du travail et invite à interroger la dévalorisation de métiers pourtant essentiels, ainsi que les mécanismes économiques, juridiques et institutionnels qui participent à la persistance de ces inégalités.
C’est dans ce contexte que s’est tenu, le 1er juin 2026, un webinaire des Rendez-Vous du Dialogue Social, animé par François-Xavier Devetter, Professeur d’économie à l’Université de Lille et chercheur au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé) ainsi qu’à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES).
Son intervention visait à mieux comprendre les mécanismes qui conduisent à une répartition différenciée des femmes et des hommes entre les professions, ainsi que les facteurs contribuant à la persistance de cette division sexuée du travail. Elle a notamment mis en évidence des formes d’inégalités parfois invisibilisées, liées à la répartition des tâches et du temps de travail.
Au-delà des caractéristiques propres aux activités professionnelles, l’analyse a également souligné le rôle déterminant des choix organisationnels et des politiques publiques dans la qualité des emplois et dans la construction de ces inégalités.
Ce compte rendu revient ainsi sur les principaux enseignements de cette intervention et met en lumière les dynamiques économiques, sociales et institutionnelles qui continuent de structurer les inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes.
Introduction
En introduction, l’intervenant rappelle que les inégalités de genre entre les femmes et les hommes persistent, notamment à travers une segmentation structurelle des tâches, commune à l’ensemble des secteurs d’activité.
Segmentation des tâches et des emplois ?
Pour illustrer son analyse, il s’appuie sur l’enquête « Conditions de travail » publiée par la Dares en 2019, dont les principaux constats restent d’actualité : « Sur 11 fonctions recensées, 3 concentrent une majorité écrasante de femmes : le secrétariat, la saisie et l’accueil (90 %), les soins aux personnes (87 %) et le gardiennage, le nettoyage et l’entretien (70 % )»[1].
C’est sur ces deux dernières fonctions (soins aux personnes et gardiennage-nettoyage-entretien), que François-Xavier Devetter concentre son analyse.
Il s’intéresse plus précisément aux métiers qui composent ces deux catégories professionnelles et souligne leur forte féminisation : « Sur les 20 métiers dans lesquels la proportion de femmes est la plus importante, 7,5 % des femmes en emploi appartiennent à la famille professionnelle des agents d’entretien, 5 % à celle des aides à domicile et aides ménagères, 4 % à celle des assistantes maternelles et 1,5 % à celle des employées de maison ».
À partir de ces constats, l’économiste s’attache d’abord à définir les contours de ces emplois, qui occupent une place importante sur le marché du travail. Il analyse ensuite leur qualité et leurs conditions d’exercice, afin de mettre en évidence les facteurs qui expliquent la forte pénibilité de ces métiers et la dégradation des conditions de travail auxquelles les professionnelles sont confrontées.
1. De quels emplois parlons-nous ?
Des emplois en croissance…
L’intervenant déconstruit tout d’abord l’idée reçue selon laquelle l’emploi non qualifié serait en recul. Il montre au contraire que, depuis les années 1990, celui-ci connaît un essor, notamment sous l’effet du développement des emplois non qualifiés dans le secteur des services.
Il souligne ainsi que, parmi les 20 % des métiers les moins bien rémunérés, figurent notamment les employées de maison, les assistantes maternelles, les agents d’entretien et les aides à domicile. Ces familles professionnelles présentent la particularité d’être fortement féminisées, illustrant ainsi le lien entre la progression des emplois les moins rémunérés et la concentration des femmes dans certaines professions.
Ce constat doit toutefois être nuancé. L’évolution de ces différentes professions n’est pas homogène : « Parmi ceux qui ont contribué à la croissance des 20 % d’emplois les moins bien payés dans les années 1990, les assistantes maternelles connaissent aujourd’hui une stagnation, voire une diminution dans leur métier, au même titre que les aides à domicile. Les agents d’entretien, quant à eux, ont suivi une évolution plus linéaire» .
L’intervenant s’interroge alors sur les raisons de ces trajectoires contrastées. Si la diminution du nombre d’assistantes maternelles peut notamment être mise en relation avec des évolutions démographiques, telles que la baisse de la natalité, le recul du nombre d’aides à domicile apparaît plus difficile à expliquer. En effet, cette évolution ne peut être attribuée à une diminution des besoins liés au vieillissement de la population. Au contraire, le vieillissement démographique devrait logiquement contribuer à soutenir et à accroître la demande d’aide à domicile.
Or, l’intervenant observe également un ralentissement de la progression de ces emplois. Ce constat l’amène à questionner le rôle des modalités de financement public dans leur développement. Selon lui, « le financement public vient freiner la hausse pourtant attendue et naturelle de ces métiers ».
En définitive, il met en évidence une tendance structurelle : « Depuis 30 ans, cette part des 20 % des métiers les moins bien payés ne cesse de progresser », portée notamment par trois professions : les assistantes maternelles, les agents d’entretien et les aides à domicile. Cette évolution participe ainsi à renforcer la polarisation du marché du travail, caractérisée par la coexistence d’emplois très qualifiés et bien rémunérés et d’un nombre croissant d’emplois peu qualifiés et faiblement rémunérés, dans lesquels les femmes sont particulièrement représentées.
…au cœur de la dynamique de polarisation et des « bas salaires »
Pour François-Xavier Devetter, le phénomène de polarisation du marché du travail renvoie à une dynamique dans laquelle deux catégories de professions connaissent une progression simultanée : « Dans notre système d’emploi, deux types de professions augmentent : d’une part, les professions les mieux payées, par exemple les ingénieurs informatiques ; d’autre part, les professions les moins bien payées, comme les assistantes maternelles, les aides à domicile et les agents d’entretien » .
Cette polarisation s’accompagne d’un « tassement des métiers dits “du milieu” », parmi lesquels figurent notamment les métiers industriels ou encore les fonctions administratives des grandes entreprises. Ces emplois intermédiaires tendent ainsi à reculer au profit des professions situées aux deux extrémités de l’échelle des rémunérations. L’intervenant souligne que cette dynamique de polarisation s’observe aussi bien aux États-Unis que dans plusieurs pays européens, dont la France.
Pour expliquer ce phénomène, François-Xavier Devetter remet en question les principales explications habituellement avancées, notamment la concurrence internationale et le progrès technique. Il propose une autre grille de lecture, centrée sur les modalités de financement des emplois et des services.
Selon lui, la croissance des professions à bas salaire, qui contribue à alimenter la polarisation du marché du travail, s’explique en partie par les modes de financement des services, notamment ceux liés à la petite enfance et à l’accompagnement de l’autonomie. Il invite ainsi à distinguer, selon les professions, les emplois relevant d’un secteur privé concurrentiel et reposant principalement sur des financements privés, de ceux qui s’inscrivent dans un secteur non marchand ou fortement soutenu par des financements publics.
Il illustre cette distinction à travers plusieurs exemples. Les aides à domicile peuvent notamment être financées par l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA), quel que soit le type d’employeur, entreprises, associations ou particuliers employeurs. De même, le recours aux assistantes maternelles est soutenu par des dispositifs publics tels que le « Complément de libre choix du mode de garde » (CMG), avec une gestion administrative notamment assurée par le service Pajemploi.
À travers ces exemples, l’intervenant met ainsi en évidence le rôle déterminant des politiques et des mécanismes de financement public dans la structuration de certains segments du marché du travail. Ces dispositifs permettent de soutenir le développement de services indispensables à la collectivité, mais peuvent également contribuer, selon lui, à maintenir un modèle d’emplois fortement féminisés, peu rémunérés et caractérisés par des conditions de travail souvent difficiles.
L’intervenant constate le poids de l’action sociale dans les professions à bas salaire. Il donne l’exemple du secteur de l’enseignement, « ce ne sont pas les enseignants qui sont concernés, mais les Accompagnements d’Elèves en Situation d’Handicap (AESH) dont la quasi-totalité perçoivent une rémunération inférieure au SMIC ».
Des emplois au cœur des inégalités de genre et d’origine nationale
L’économiste met également en évidence l’articulation entre les inégalités de genre et celles liées à l’origine nationale. La ségrégation professionnelle ne contribue pas uniquement à expliquer les écarts entre les femmes et les hommes : elle participe également à la reproduction des inégalités entre les personnes immigrées et les personnes nées en France.
Selon François-Xavier Devetter, « cette ségrégation professionnelle joue un rôle majeur dans les écarts salariaux entre hommes et femmes » et certaines professions fortement féminisées, notamment celles liées au nettoyage et à l’aide à domicile, contribueraient à elles seules à expliquer une part importante de ces écarts, représentant « un quart des inégalités salariales ».
L’intervenant souligne ainsi que les mécanismes de ségrégation professionnelle se combinent avec d’autres facteurs de différenciation sociale. Il met notamment en évidence un cumul des rapports de domination pour les femmes immigrées ou issues de l’immigration, en particulier celles originaires de pays d’Afrique.
Comme il le souligne : « Être une femme issue de l’immigration des pays d’Afrique instaure une surexposition à ces rapports de domination et, lorsqu’elles sont peu ou pas diplômées, c’est une assignation quasiment systématique aux professions liées au nettoyage » .
Cette analyse met ainsi en évidence le caractère cumulatif des inégalités : le fait d’être une femme, d’être issue de l’immigration et de disposer d’un faible niveau de diplôme peut renforcer l’exposition aux emplois les moins valorisés et les moins rémunérés. La concentration de certaines catégories de femmes dans les métiers du nettoyage, de l’entretien ou de l’aide à domicile apparaît dès lors comme le résultat de mécanismes sociaux qui se renforcent mutuellement, plutôt que comme le simple reflet de choix professionnels individuels.
Des emplois traversés par de multiples divisions, frontières, oppositions…
Ces professions sont traversées par des frontières floues et des formes d’opposition multiples qui contribuent à fragiliser leur identité professionnelle. François-Xavier Devetter s’interroge ainsi : « Faut-il définir ces professions par les tâches réalisées, les publics bénéficiaires, les lieux d’exercice ou encore par le type d’employeur ? ». Il donne trois exemples.
Premier exemple : les agents d’entretien (emploi du nettoyage)
Les métiers de l’entretien illustrent particulièrement bien cette complexité. Derrière une activité qui peut sembler homogène se cache en réalité une grande diversité de situations professionnelles. La dispersion des statuts, des employeurs et des cadres réglementaires contribue ainsi à fragiliser la construction d’une identité professionnelle commune.
Pour illustrer cette réalité, l’intervenant rappelle qu’ « environ deux millions de personnes participent en France à l’activité de nettoyage à titre principal ». Pourtant, derrière ce chiffre se trouve une multitude de situations d’emploi et de statuts professionnels.
Il distingue, d’une part, les professionnelles intervenant au domicile des particuliers : auxiliaires de vie, aides à domicile, employées de maison, concierges et gardiennes d’immeuble. Ces salariées peuvent être employées directement par des particuliers, mais également par des associations, des centres communaux d’action sociale (CCAS) ou des entreprises privées.
D’autre part, les activités d’entretien exercées hors du domicile regroupent des situations professionnelles tout aussi diverses : femmes de chambre dans l’hôtellerie, salariées d’entreprises assurant directement l’entretien de leurs locaux ou encore agentes employées par des entreprises relevant de la branche de la propreté.
Cette fragmentation se traduit par une diversité de cadres d’emploi. Comme le souligne l’intervenant, « derrière ces divisions, coexistent des conventions collectives différentes, des types d’employeurs et des régulations différentes, qui vont fragiliser ces salariés ».
Ainsi, des professionnelles exerçant des activités proches, voire partageant des conditions de travail et des niveaux de rémunération comparables, peuvent relever de statuts, de conventions collectives et de dispositifs de régulation très différents. Cette dispersion contribue à affaiblir la reconnaissance d’un groupe professionnel unifié et peut également limiter la capacité collective de ces travailleuses à faire reconnaître les spécificités, les contraintes et la pénibilité de leurs métiers.
L’économiste dresse un constat similaire pour les professionnels de la petite enfance. Il explique qu’en raison d’une variété de cadres d’exercice (à domicile ou en crèche ; salariées ou indépendantes), la construction d’une identité professionnelle s’avère inachevée.
Pour illustrer ses propos, l’intervenant s’appuie sur plusieurs enquêtes menées auprès des assistantes maternelles, portant notamment sur la fonction principale qu’elles associent à leur activité professionnelle. Les résultats mettent en évidence une évolution significative de la perception du métier.
En 2005, 48 % des assistantes maternelles déclaraient que leur activité relevait avant tout de l’enseignement et du soin aux autres. Cette proportion atteint aujourd’hui 60 %, témoignant d’une affirmation croissante de la dimension éducative et de soin de leur profession.
À l’inverse, 18 % d’entre elles définissaient alors leur activité comme relevant principalement de l’entretien et du gardiennage, contre seulement 6 % aujourd’hui. Enfin, 35 % associaient leur métier à d’autres fonctions.
Des points communs au-delà des divisions
Malgré ces divisions et la diversité des situations professionnelles, l’intervenant identifie plusieurs caractéristiques communes à l’ensemble de ces professions.
Il relève tout d’abord leur forte féminisation, qui n’est pas sans conséquences sur les conditions de vie et de travail des personnes concernées. Il observe notamment « une surreprésentation des situations de monoparentalité, engendrant des difficultés : conciliation, organisation, … ». Cette réalité est d’autant plus importante qu’elle s’articule avec des dispositifs et des politiques de l’emploi qui contribuent à orienter et à maintenir les femmes dans ces professions.
L’intervenant souligne ensuite la faiblesse des niveaux de rémunération et la forte exposition de ces travailleuses au risque de pauvreté.
À ces difficultés salariales s’ajoutent, en troisième lieu, des conditions de travail particulièrement exigeantes, marquées par une forte pénibilité et peu reconnues.
Ces trois dimensions convergent vers un même constat : celui d’une identité professionnelle insuffisamment reconnue et de compétences encore largement sous-valorisées.
Ainsi, au-delà de la diversité des statuts et des situations d’emploi, ces professions partagent une même position défavorable dans la hiérarchie du marché du travail. Leur forte féminisation semble contribuer à renforcer cette dévalorisation, alors même qu’elles répondent à des besoins essentiels de la société.
2. Conditions de travail et qualité de l’emploi
Dans une deuxième partie de sa présentation, l’intervenant examine les principales difficultés qui caractérisent ces emplois, notamment en matière de rémunération, de pénibilité et de risques psychosociaux et leurs conséquences.
De « beaux métiers » mais peu rémunérés et marqués par une forte pénibilité physique et morale
François-Xavier Devetter rappelle que ces métiers sont porteurs de sens et d’une forte utilité sociale. Ce sont des métiers reconnus comme utiles, riches de « sens et défendus par celles qui les exercent ».
Pour autant, cette utilité sociale ne les protège pas d’une crise structurelle et durable reconnue depuis plus de 25 ans, marquée par de mauvaises conditions de travail et de rémunération.
Ces points sont largement documentés depuis 25 ans, avec des constats très proches dans les différents rapports publiés en 1998[2], 2019[3] ou 2025[4].
Prenant l’exemple de l’aide à domicile, il rappelle que les premières alertes sur la faible qualité de ces emplois remontent au milieu des années 1990. En 1996, Causse, Fournier et Labruyère alertait sur la situation de ces travailleuses : « Alors que beaucoup attendent qu’elles contribuent à recréer du lien social, ces employés de proximité sont massivement des salariés précaires, au bas de l’échelle sociale, sans perspective de mobilité professionnelle ni de carrière ». Trente ans plus tard, le rapport El Khomri de 2019 constate que « ces métiers peuvent être mal rémunérés, en, particulier au domicile (…). Les conditions d’exercice de ces métiers sont très difficiles. Les postures, les rythmes de travail sont marqués par une forte pénibilité et se traduisent par un nombre d’accidents du travail et de maladies professionnelles trois fois supérieur à la moyenne nationale. Ces métiers sont mal connus et peu considérés ».
L’intervenant nuance toutefois ces constats : « des formes de structuration et des financements accrus ont eu lieu ». Pourtant, ces évolutions « n’ont pas été à la hauteur de la croissance quantitative de ces métiers».
L’économiste identifie plusieurs catégories de risques auxquels ces salariées sont particulièrement exposées.
En premier lieu, la précarité économique et juridique constitue une fragilité majeure. Un tiers des salariées sont en CDD, ce qui peut limiter l’accès à une protection sociale stable. À cette précarité statutaire s’ajoutent des temps de travail souvent atypiques et insuffisants pour garantir un niveau de vie décent, rendant par ailleurs plus difficile la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.
Ces difficultés s’accompagnent d’une forte pénibilité physique : port régulier de charges lourdes, postures contraignantes et gestes répétitifs ou douloureux. La fréquence des accidents du travail et des maladies professionnelles, notamment des troubles musculo-squelettiques, y serait même supérieure à celle observée dans le secteur du bâtiment.
Les salariées sont également exposées à des risques chimiques et biologiques. Les agents d’entretien manipulent régulièrement des produits chimiques concentrés et interviennent dans des environnements susceptibles de les exposer à des agents biologiques. Ces risques, souvent banalisés en raison de la nature des tâches effectuées, demeurent largement sous-estimés.
À ces contraintes s’ajoutent des situations d’isolement et des risques psychosociaux. L’absence de collectif de travail et d’encadrement de proximité, ainsi que des relations professionnelles parfois inégalitaires, peuvent accentuer leur vulnérabilité. L’intervenant l’illustre à partir d’un cas issu de la base EPICEA de la CARSAT : un agent d’entretien a trouvé la mort en empruntant un accès extérieur dangereux afin de ne pas déranger des cadres. Cet exemple met en évidence les effets de l’invisibilisation de ces métiers et de leur externalisation.
Enfin, la prise en charge de la santé physique et mentale demeure insuffisante, notamment en raison d’un accès limité à la médecine du travail et aux arrêts maladie. Comme le souligne l’intervenant, « la gestion des conséquences de la pénibilité reposent largement sur les travailleuses elles-mêmes ».
Ainsi, ces différents facteurs se cumulent et contribuent à une dégradation globale de la qualité du travail, dont les conséquences peuvent être à la fois économiques, sociales, professionnelles et sanitaires. L’intervenant avance deux « explications directes » à cette « logique de cercle vicieux » : les temporalités fragmentées de ces métiers et l’invisibilité des compétences des travailleurs.
Des temporalités décalées et inégalitaires
Pour illustrer concrètement les contraintes qui pèsent sur ces métiers, François-Xavier Devetter s’appuie tout d’abord sur une comparaison des rythmes de travail entre aides à domicile, agents d’entretien et cadres. Les résultats sont éloquents : « Alors que les cadres bénéficient généralement de journées relativement continues et concentrées sur des horaires classiques, les aides à domicile et plus encore les agents d’entretien connaissent des journées beaucoup plus fragmentées, avec plusieurs interruptions, qui s’étendent souvent du début de la matinée jusqu’à tard le soir ». Au final, la journée « normale » (8h-16h30) représente 65% du temps de travail contre 80% pour les autres employés.
A l’inverse, les assistantes maternelles ont des temps de travail extensifs.
À partir de données statistiques, il montre que ces professionnelles sont « surreprésentées tôt le matin » et également présentes « en fin d’après-midi et en début de soirée ». Ainsi, « leur courbe de travail englobe les temps de travail de l’ensemble des autres salariés : elle commence avant et elle termine après », explique-t-il.
Il prend alors l’exemple d’une assistante maternelle qui accueille successivement « un premier bébé de 7 h à 13 h, puis un deuxième enfant de 8 h à 16 h et enfin un troisième enfant qu’elle va chercher, puis ramener chez elle de 16 h 30 à 19 h ».
Ce type d’organisation auprès de différents parents, non coordonnés entre eux, conduit à des amplitudes de travail particulièrement importantes, sans nécessairement aboutir à une rémunération équivalente. « En l’espèce, malgré ces 17 heures facturées auprès de plusieurs familles, le revenu final de la professionnelle rapporté au Smic temps plein reste relativement faible au regard de l’amplitude de travail », souligne l’intervenant.
Des pénibilités physiques multiples qui se traduisent notamment par des licenciements pour inaptitude particulièrement fréquents
La pénibilité de ces professions n’est pas sans conséquences : « Troubles musculo-squelettiques, maladies professionnelles et licenciements pour inaptitude en constituent les manifestations les plus visibles », alerte l’intervenant.
Sur ce dernier point, il met en avant deux chiffres particulièrement révélateurs : « 13 % des licenciements pour inaptitude concernent à eux seuls deux professions, les agents de nettoyage et les aides à domicile ». Ce constat témoigne d’un « coût social de la pénibilité extrêmement important puisque 32% des agents d’entretien de 50 à 64 ans ne sont ni en emploi ni en retraite ».
Des compétences peu reconnues
Enfin, François-Xavier Devetter aborde la question des compétences et de la formation : des formations initiales non exigées et encore limitées bien que croissantes, un accès à la formation continue réduit et quasi nul pour les salariés du particulier employeur, une visibilité des « compétences transverses » encore faibles et souvent invisibilisées.
Souvent considérés comme peu ou pas qualifiés, « ces métiers mobilisent pourtant toute une série de compétences au quotidien ».
Cette contradiction est nourrie par « des mécanismes d’invisibilisation sociale parfois même intériorisés par les travailleuses concernées ». Elle est d’autant plus accentuée « lorsque les salariées exercent de manière isolée, sans collègues, sans organisation syndicale ».
À l’inverse, « l’existence d’un collectif de travail favorise davantage la reconnaissance des compétences et leur valorisation », relève l’intervenant.
3. Les sources du problème ?
Dans la dernière partie de son intervention, François-Xavier Devetter cherche à identifier les causes de ces situations. Il en distingue plusieurs, parmi lesquelles la fragmentation des métiers, le sous-financement structurel des activités concernées et certaines contradictions des politiques publiques.
Une fragmentation des métiers : hétérogénéité des employeurs et des régulations
Pour l’intervenant, le secteur de l’aide à domicile constitue un exemple particulièrement révélateur de cette fragmentation. Une même professionnelle peut relever de statuts, de conventions collectives et d’employeurs très différents, avec des conséquences directes sur la rémunération, le temps de travail, l’accès à la formation ou encore la reconnaissance de l’expérience professionnelle : « un vrai patchwork qui fragilise énormément les salariés ».
Cette fragmentation concerne également la représentation collective des travailleurs : « Les salariés dépendent d’organisations syndicales distinctes qui, bien qu’elles partagent des préoccupations communes, peinent parfois à construire des revendications unifiées », relève l’intervenant.
Le secteur a par ailleurs connu une transformation progressive : « Entre 2003 et 2023, on observe un recul des structures publiques et associatives au bénéfice du particulier employeur et surtout des entreprises de services à la personne ». L’intervenant rapproche cette évolution de phénomènes déjà observés dans d’autres secteurs, notamment la petite enfance ou les Ehpad.
Cette évolution s’accompagne toutefois de fortes disparités territoriales. « Par exemple, sur les départements comme les Yvelines ou les Hauts-de-Seine, le secteur privé à but lucratif est dominant. Dans des départements comme les Landes, le secteur public reste largement dominant, avec une politique de régulation bien spécifique. Enfin, dans la plupart des départements ruraux, le secteur associatif reste important ».
Derrière cette hétérogénéité se trouve, selon l’intervenant, « une logique de sélection des publics par les entreprises », avec des répercussions à la fois sur les salariés (« avec des salaires plus faibles et des conditions de travail plus dures ») et sur les usagers de ces services, particulièrement dans les territoires ruraux ou les zones les plus modestes.
Le secteur de la petite enfance connaît une évolution comparable. « Le modèle historiquement important des crèches familiales où les enfants sont accueillis au domicile d’assistantes maternelles agréées, directement salariées par une collectivité, tend à disparaître au profit des micro-crèches privées », observe François-Xavier Devetter.
Cet éclatement des modes d’emploi a des répercussions sur les professionnelles du secteur : « il s’accompagne d’une dégradation des conditions de travail, des niveaux de rémunération et, plus largement, de la qualité du service rendu, telle qu’a pu être constatée à travers plusieurs rapports et enquêtes journalistiques ».
Il limite également les passerelles entre les différents métiers, en raison d’une filière jugée « très inachevée » et d’un pilotage public « lui-même éclaté entre plusieurs acteurs, notamment la Cnaf, les Caf et les municipalités ».
De manière générale, l’intervenant met en évidence une forme de hiérarchie des conditions d’emploi selon le type d’employeur : « ainsi, l’employé du secteur public bénéficierait d’une rémunération relativement plus favorable que ceux du secteur associatif, eux-mêmes mieux positionnés que les salariés des entreprises privées à but lucratif, ces derniers dans une situation proche de celle du particulier employeur ».
Les mêmes constats s’étendent enfin aux agents d’entretien. En prenant l’exemple du département du Nord, qui a choisi d’externaliser le nettoyage des collèges, l’intervenant montre comment l’éclatement des politiques publiques peut accentuer la mise en concurrence des travailleurs et contribuer à la dégradation de leurs conditions d’emploi.
« Aujourd’hui, les agents du secteur public ont été remplacés par des agents contractuels, relevant de statuts plus précaires, avec moins de temps pour accomplir les mêmes tâches et des rémunérations parfois proches de la moitié de celles perçues auparavant par les fonctionnaires occupant ces postes ».
Un sous-financement structurel
L’intervenant rappelle que les secteurs de la petite enfance, de l’aide à domicile, ainsi qu’une partie des métiers du nettoyage, relèvent largement de l’action publique. Pourtant, selon lui, les financements alloués demeurent insuffisants et reposent de plus en plus sur des mécanismes privés faisant intervenir les usagers ou les clients, plutôt que sur un financement direct.
« C’est le cas, aujourd’hui, de l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA), dont le niveau de financement public serait inférieur au coût réel de l’activité. Cet écart est le plus souvent absorbé par les salariés eux-mêmes, à travers une dégradation de leurs conditions de travail ».
Revenant sur les discours apparus après la crise sanitaire, François-Xavier Devetter invite à dépasser l’idée selon laquelle ces métiers « sont socialement utiles, essentiels et pourtant mal payés ». Pour lui, il n’y a pas de paradoxe : « c’est précisément parce qu’ils sont essentiels qu’ils sont mal payés, car la volonté de les rendre accessibles à tous conduit à contenir leur coût lorsque des financements adéquats ne sont pas consacrés ».
Des politiques publiques conflictuelles : deux visions du « care » en concurrence
Enfin, les orientations parfois contradictoires des politiques publiques peuvent expliquer les difficultés rencontrées par ces professions. Selon l’intervenant, ces métiers se situent à la croisée de deux logiques concurrentes : « une logique de service public fondée sur la régulation et une logique de concurrence via notamment la création de services à la personne ».
Sur des questions centrales telles que le périmètre, le financement des activités ou encore la qualité du service, « ces deux politiques répondent de manière opposée », souligne-t-il.
Pour illustrer cette tension, il prend l’exemple de l’évaluation de la qualité du service rendu. Dans une logique de service public, celle-ci repose sur le contrôle et le niveau de formation des professionnels. À l’inverse, dans une logique commerciale, la qualité serait garantie par la concurrence, les professionnels les moins performants étant progressivement évincés du marché, « avec des conséquences assez désastreuses ».
Conclusion : quelles pistes d'évolutions ?
Ces métiers seraient-ils condamnés à demeurer durablement dévalorisés ? « Non, il y a des pistes et des dynamiques de revalorisation et de professionnalisation déjà à l’œuvre », avance François-Xavier Devetter. Il cite notamment l’évolution du métier d’aide à domicile au cours des vingt-cinq dernières années, marquée par une transformation des diplômes et des améliorations apportées par les conventions collectives. Malgré certaines limites, « ces avancées montrent qu’il y a bien de l’espoir et des modalités organisationnelles possibles », affirme-t-il.
Au-delà de ces dynamiques de revalorisation et de professionnalisation, l’intervenant souligne également certaines avancées organisationnelles et associatives. Il évoque notamment le rôle des relais petite enfance, le maintien de certaines crèches familiales, ainsi que le développement d’équipes autonomes dans l’aide à domicile. Ces évolutions « vont offrir plus d’autonomie, plus de reconnaissance, plus d’accompagnement et de ressources à ces professionnels », considère-t-il.
Des évolutions sont également possibles en matière de financement et de régulation. Bien que la mise en concurrence actuelle soit « préjudiciable », d’autres choix restent envisageables : « Rien n’est totalement écrit », insiste François-Xavier Devetter. Des expériences menées dans d’autres pays européens, notamment en Belgique et aux Pays-Bas, où certaines activités de nettoyage sont à nouveau réinternalisées, viennent étayer cette perspective. De même, les niveaux de financement observés à l’étranger, notamment en Allemagne pour l’aide à domicile, montrent qu’une revalorisation des tarifications horaires est possible. Il s’agit de « coûts publics qui ne sont pas négligeables, mais qui demeurent justifiés au regard de l’importance de ces métiers et des services qu’ils offrent ».
[2] L. Causse, C. Fournier et C. Labruyère, Les aides à domicile : des emplois en plein remue-ménage, Paris, Syros, 1998.
[3] Myriam El Khomri, Plan de mobilisation nationale en faveur de l’attractivité des métiers du grand âge 2020-2024, rapport remis à la ministre des Solidarités et de la Santé, octobre 2019.
[4] N. Baille, S. Bartoli et L. Olier, Attractivité des métiers de l’autonomie : pour une nouvelle stratégie de réduction des risques professionnels, Rapport IGAS n° 2024-095R, février 2026.